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Transmigration
 MessageSujet: Transmigration   Mer 22 Avr - 0:58

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Uriel Rudraksha

[C] Var Ulfur

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TRANSMIGRATION

     « MAIS LA MEUTE VIVRA »



« Froideur, Silence, Cruauté, Tromperie, Rancune. L'empathie des dieux n'a de limites que l'inhumanité dont leurs cœurs font preuve. Au sein du vide qui règne là en moi, le cataclysme de la fin d'un sommeil sonne encore les échos violents d'un son qui gronde comme la fin d'un monde. Terrible, un doute permanent a fissuré mon âme, rayure imprimée dans l'esprit en une marque définitive, une perte de la confiance aveugle que je pouvais leur conférer. Leurs toutes divines paroles, les voilà gisant désormais à terre, aux côtés de ce qu'ils ont détruit en moi. Hier n'existe plus, vague réminiscence lointaine de ce que j'étais, de ce que je pensais être. Demain est l'incertitude de perspectives indéfinissables, ce qu'un jour j'aurais pu imaginer, effacé. Et aujourd'hui, c'est le même constat amer qui m'envahit lorsque je pose mes yeux sur l'un de mes semblables : l'appréhension d'y découvrir les couleurs de son âme et cette démence commune.

Je ne suis pas comme eux. La vérité a été mise à jour, la supercherie dévoilée. Je ne sais pas ce que je suis vraiment, j'ai été de leur côté, je ne le suis plus, mais l'aberration même de ce qu'est devenu le Crépuscule et ce fardeau qui m'a été imposé provoquent en moi un dégoût certain. Un monstre qui a les traits d'un Homme, une fusion interdite. Il ne reste plus rien de ce que j'ai laissé derrière moi, des liens qui ont été détruits, désagrégés par le temps et la mort, et l'impression douloureuse d'avoir perdu une grande part des considérations qui m'importaient autrefois. Le chemin des origines ne se parcourt pas en aval, il se remonte, et ce qu'on y voit, c'est la répétition incessante des mêmes erreurs, des mêmes maux, et l'avancée, chaque fois un peu plus, vers le bord d'un précipice qui entraînera un jour la totalité de ce qui est. Le monde est bafoué, la nature reconstruite, les bêtes tuées. C'est comme une force qui ratisse tout ce qui peut l'être pour se l'approprier, qui souille tout ce qui peut être gâché. Lointains, me paraissent ces désirs d'harmonies, cette pensée utopique d'un équilibre dans l'essence pour réconcilier deux principes qui s'opposent. C'est comme d'avoir oublié de ressentir certaines choses, d'être devenu le pantin de forces qui me dépassent, d'abandonner mon corps, mon esprit, ma lucidité, pour servir des noms qui sont devenus des mythes.

Radioactif, c'est ce qu'est le Fiel. Une corruption qui doucement ronge ces éclats faits d'espoirs et d'attentes, d'ambition ou de compassion, d'apaisement et d'empathie pour les autres. L'infernale certitude d'un déclin qui s'annonce en moi, d'une psyché qui perd de ses teintes, cherche des choses du monde auxquelles elle peut se raccrocher, trouver une signification en laquelle croire. Un isolement né d'avoir franchi le voile qui les sépare tous et d'avoir vogué aux origines. Car je regarde autour de moi, et c'est le manque avide et cruel d'une présence désirée qui se fait ressentir. L'angoisse de savoir où il est, ce qu'il fait, comment il va, et l'impatience de savoir avoir une moitié de continent à parcourir pour retrouver ce point d'ancrage que j'ai cru soufflé pendant un instant, cet espoir qui me fait aller mieux, un frère pour me donner une raison de rester. Une motivation pour laquelle vivre. Je me sens seul, immobile, apathique, mais les souvenirs de son visage et de son rire, du son de sa voix, de ces expressions de colère ou de tristesse sur son visage, et l'admiration dans les yeux. Tout ça me réchauffe, dissipe un peu les brumes, et je revois en boucle les pensées de ces moments, prémisses d'une réalité que je vais bientôt revoir. Prémisses de ce moment qui n'aura plus d'importance alors, une fois la distance qui nous sépare réduite à néant.

En mon sein résonne la nécessité de ce besoin, de ce lien sans quoi je ne suis plus grand chose, de cette confiance que je peux placer en lui, cette proximité instinctive, la compréhension d'une vie toute entière, miroirs dans lequel se reflètent nos différences sur ce même visage que nous partageons. En mon sein, inconsciemment, c'est l'âme toute entière tournée vers le père des loups qui émane cet appel silencieux : le besoin d'un guide, pour me montrer la voie, balayer cet égarement qui m'habite et pouvoir retrouver cette foie perdue. C'est d'un but, que je manque, un but qui veuille dire quelque chose et donne un sens à cette existence improbable qu'est la mienne.

Je pense à Altiel, mais il n'est pas là. Je pense au fils des bêtes, mais il n'est pas là. Je pense à Okori, et la rage emplit mes veines alors que je sais ma chair découler directement de la sienne. Je pense à la Montagne qui fut brisée, mais elle n'est pas là. Je pense à celle dont l'existence est commune à la mienne et qui, elle aussi, est pleine de cette amertume issue du sentiment de trahison. Une certaine tristesse me gagne, tandis que je la sais prisonnière à jamais d'un lieu qui fut son tombeau, condamnée à errer dans l'amertume des jours perdus en accompagnant les fils de son ennemi.

Soudain, je prends conscience d'une présence, d'un espace invisible qui surgit là, d'entre le néant, presque palpable tandis que
quelque chose croît là dans l'air. Une force spirituelle qui passe comme une caresse, le courant d'une brise imperceptible mais qui fait frisonner l'âme jusqu'au cœur de son essence. L'esprit du Loup. Comme une invitation, l'effleurement de son esprit sur le mien, qui rôde, là, silencieux dans cette nature isolée qui me sert de lieu de méditation et qui soudainement s'est tue.

C'est un appel. Un appel à franchir la frontière du royaume des morts pour s'infiltrer dans la réalité. Hésitant, aucune hostilité n'est présente dans l'air et, si je sens une affinité particulière avec la conscience qui rôde, il y a toujours cette crainte de ne pas froisser les esprits des bêtes, cette angoisse d'avoir fissuré ma foi en deux pour vaciller comme un aveugle dans les ténèbres. Je ferme les yeux et tente de faire le vide, pour me concentrer uniquement sur la perception extra sensorielle de cette présence invisible. J'essaie de m'accorder sur cette vibration intérieure, celle du dieu Loup, encore faible dans mon âme, celle-là même qui fut transmise paradoxalement par la Montagne d'Ajatar Virke, qui m'a ouvert à la voie de la meute, qui a fait naître en moi cette force au moment où il s'éteignait, comme la transmission d'un flambeau et ces derniers mots, alors, que je n'oublierais pas : « Mais la meute vivra ».

La magie frémit dans l'air, j'ouvre les yeux. Devant moi, la présence silencieuse et éternelle du loup de la Montagne, celui-là même qui se sacrifia pour sauver son chef. Son image est légèrement translucide, et il ressemble trait pour trait à ce dont je me souviens, si on peut dire que je me souvienne de grand chose de ce jour là. Dans ses yeux turquoise aux pupilles blanches, une espèce de noblesse altière qui impose le respect. Quelques instants passent, et un frisson parcourt ma nuque dans cet échange bref mais intense, à mesure que les souvenirs reviennent, partagé entre la tristesse de la mort de la Montagne et la rage de savoir que cet acte n'était rien d'autre qu'un meurtre pur et dur, quelque chose de gratuit et de complètement déshonorant.

Je m'incline légèrement avec une humilité particulière et le regret de n'avoir pu emprunter avec eux ce chemin qui pourtant s'était ouvert devant moi. Le regret de n'avoir pu faire partie plus de quelques instants de cette famille qu'ils composaient.

_ Paix sur ton âme, esprit du Loup. »

Il ne répond pas, mais je n'exige rien d'autre. Ce qu'il représente, c'est quelque chose qui résonne doucement en moi, comme le baume apaisant d'un lien retrouvé. Instinctivement, je me sens proche de lui, sans pour autant l'expliquer plus que ça, et je sens qu'il est venu en réponse à ce besoin qui hurlait en moi, pour guider mes pas quelque part.

_ Je suis prêt. »

Sans précipitation il se lève, commence à marcher et je fais de même, derrière lui. Je sens la chaleur spirituelle du lien qui m'unit au Loup pulser fragilement dans mon âme, comme un quelque chose de réconfortant. Nous nous enfonçons plus avant entre les arbres et les fourrés, sur des chemins qui ne sont pas tracés et que l'inconnu protège. Longtemps nous marchons, mais jamais je ne remets en cause la chose, ni le temps qui passe, ni ne questionne le bien fondé d'un tel acte. Je parcours simplement le chemin qu'il me montre, à ses côtés, comme dans la compréhension mutuelle des évènements à venir. Petit à petit, une certaine confiance revient néanmoins dans cette foi vacillante. Je me laisse mentalement porter par les émanations chaleureuse de l'esprit loup, et de cette présence qui résonne en moi comme un quelque chose contre la peur, qui rassure et protège. Un constat qui en ressort comme l'évidence qu'il me manquait : je ne suis pas seul.

Finalement, nous parvenons jusqu'à une petite clairière, faite de mousse et de rochers épars, éclairée par un soleil qui se montre prudemment entre les nuages. Là, il y a une silhouette ailée que je reconnais, une nostalgie amère qui envahit le cœur comme le regret d'un quelque chose qui a été gâché, bien que pourtant je sois heureux d'être là en cet instant. Se démarquant des hautes herbes comme une statue de granit, Fjær attend. Que je m'en vienne, que je découvre la nature de cette entrevue et que l'héritage soit transmis. Quelque part, j'ai l'impression que c'était comme si c'était la dernière fois que je le voyais, et cette pensée m'étreint la poitrine comme un adieu qu'il faudrait encore faire.

J'avance vers lui sans crainte ni pudeur, juste avec ce respect qui est né des évènements tragiques aperçus ensemble. Incertain, je remarque alors l'éclat de lumière qui luit à ses pattes, et ce sont les contours familiers et imposants d'une épée disproportionnée que je reconnais, morceau de métal massif forgé dans le froid du nord, d'une taille démesurément grande, à se demander comment il était possible de la manier. Un certain pincement au cœur me prend, quand je devine, alors, la symbolique du geste. Je ne suis pas sûr d'être digne de l'honneur de cet héritage, le doute incertain rongeant mes pensées, mais c'est un espoir nouveau qui nait lorsque je remarque les deux formes poilues et grises endormies entre les brins d'herbe, sur qui veille Fjær.

Je comprends alors. C'est comme le renouveau d'un cycle, la naissance d'une histoire encore vierge qu'il faut écrire, après la fin d'une vie accomplie et du sacrifice ultime. C'est une transmigration. Une succession d'un combat et de valeurs, une promesse que j'ai faite et que je dois accomplir. Le Dieu Loup est passé de lui à moi et c'est comme si, à mon tour, il me fallait devenir la Montagne, forger ma force dans le froid de la toundra, et trouver ma propre voie de la meute, avec ces derniers mots qu'il prononça, l'épitaphe d'une vie sauvage. Je relève la tête vers Fjær, et je croise son regard avec dans le mien un sentiment de gratitude, une compassion pour lui dire merci. Un simple sourire, pour lui faire cet adieu. Je comprends maintenant pourquoi il n'est pas revenu.

On ne revient pas du Valhalla. »
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