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Origine - Troisième
 MessageSujet: Origine - Troisième   Dim 12 Avr - 2:14

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Uriel Rudraksha

[C] Var Ulfur

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ORIGINES (3)

     « LA VÉRITÉ ;
L'HIDEUSE VÉRITÉ »



« Je franchis le portail de fer forgé qui s'ouvre sur le domaine de la propriété devant moi, ses jardins familiers toujours entretenus au millimètre près, dans une espèce d'ordonnancement végétal obsessionnel. Accompagné d'Okori, la bride de mon cheval dans la main gauche, j'avance d'une allure moyenne, ni trop rapide, ni trop lente, de ce rythme métronome qui décompte, comme une sentence, les secondes avant l'exécution. Autour, ces espaces familiers m'évoquent l'amertume d'une vie passée, d'un moi qui n'existe plus et des possibles avortés. Les échos lointains et vagues de notre présence à mon frère et moi me reviennent en filigrane, des souvenirs que je pensais avoir disparus, des espérances et considérations qui aujourd'hui n'existent plus. Et toujours, dans mon esprit, résonne le tranchant des mots terribles. Qui êtes-vous ?

Ici ou là, la silhouette lointaine d'un esclave au service de la famille qui vaque à ses occupations. J'emprunte le chemin de pierres blanches qui ondule doucement, bordé des cyprès altiers que j'ai connus, et qui monte à l'assaut de la petite colline sur laquelle est sise la demeure qui est celle de mon nom. Je me souviens, maintenant, pourquoi sa vue m'est insupportable, pleine d'arrogance et d'une volonté de faste ostentatoire, posée là fière et immuable. Et pendant tout ce temps l'hégémonie du silence sur la parole, comme de peur de proférer un blasphème en ces lieux, comme l'aveu de l'inutile des mots. Mon regard s'attarde sur la fontaine qui trône au milieu de la cour d'entrée, suit les courbes de bronze d'Hermès en plein envol, et finit par raccrocher les lourdes portes de chêne, entrouvertes, entre lesquelles m'attend le vieil esclave libre de père. L'espace d'un instant, le vert de ses yeux perce l'adolescent que je suis redevenu et je me retrouve sans défenses, tandis qu'il scrute ce que je suis maintenant. Son visage porte la marque sévère du temps des onze dernières années et il est encore plus voûté qu'auparavant. Il descend les marches de l'escalier d'un pas boiteux tandis qu'il s'approche pour mieux voir, tire cette gueule sévère et réprobatrice qu'il a toujours eu et se porte jusqu'à moi en plissant des yeux.

_ Hm. »

L'expression revêche se durcit, comme suspicieuse de ce qui se trouve là en face de lui.

_ Bonjour Connor. »

Il renifle d'un air aigri, comme si ce qu'il avait devant lui était un problème sur lequel il avait une opinion déjà bien tranchée, mais que la bienséance lui interdisait tout simplement d'émettre. Après une inspection minutieuse de ce visage qui ne semble pas avoir changé, devant laquelle je reste inflexible, il finit par se saisir des rênes de la bête pour s'en occuper, adoptant l'étiquette à défaut de trop savoir comment réagir.

_ Monsieur votre père vous attend dans son bureau principal. »

Un coup d’œil à Okori qui est assis là, sur le pavé de la cour, tandis qu'il observe, attendant la suite. Je le devine dans ses yeux, son voyage à lui s'arrête là. Un instant d'hésitation, durant lequel l'ancien esclave laisse tomber son rôle.

_ Je suis content de voir que vous êtes en vie, malgré tout, Monsieur Uriel. »

Un sourire léger dénué de chaleur. Ça en avait quelque chose d'ironique.

_ Merci Connor. »

J'entre dans la demeure tandis que le domestique s'occupe d'embarquer le cheval pour le confier aux palefreniers. L'espace d'un instant, il remarque la petite silhouette rousse qui, assise là, assiste à la scène quelques mètres plus loin avec une indiscrétion odieuse.

_ Hé ! Va-t'en sale bête. Ouste ! Va creuser des trous ailleurs avant que je te troue le cul ! Pschhtt. Du balai. »

Les grands gestes finissent pas faire quitter les lieux au renard, non sans avoir au préalable rendu un regard plein de promesses mauvaises à l'encontre du vieil esclave grisonnant, avant de s'enfuir dans un des nombreux bosquets taillés et parterres de fleurs.

_ Foutue vermine. »

Autour de moi le hall d'entrée, ses couloirs de lambris de bois d'acajou, ses tapisseries et autres œuvres d'art. Là, dans l'escalier de marbre qui s'élève vers le niveau supérieur, une galerie de portraits de famille, hommes et femmes dans des postures classiques et tenues d’apparat. Je gravis les marches une à une en les détaillant. Elle sont comme dans mes souvenirs, peut-être un peu moins grandes et un peu plus poussiéreuses, mais toujours aussi graves et dramatiques. Je constate avec une certaine amertume l'absence du tableau de père, mère, Altiel et moi, remplacé simplement par la figure austère de père. Je m'arrête un instant devant, détaillant les traits du visage réalisés par un peintre qui avait sa petite renommée à l'époque. J'ai toujours eu du mal à m'identifier à lui, malgré mes tentatives pour lui ressembler, ces échecs qui m'ont conduits jusqu'ici désormais.

Je détache mon regarde de la peinture et continue avant d'arriver bientôt devant les portes closes qui marquent l'entrée du bureau principal de mon père. Le mot lui-même a perdu de sa signification dans mon esprit, tandis que je me rends compte à quel point entre une mère folle et un père isolé, la présence d'Altiel est la dernière des choses qui me prévient d'une solitude désolante et qui me permette de prétendre encore au mot famille.

L'espace d'un instant, j'envisage la folle possibilité de simplement ouvrir la première fenêtre à proximité pour m'envoler, mais tout ceci n'aurait alors pas de sens, et déjà l'idée s'évanouit tandis que je toque du poing contre le battant.

_ Entrez. »

Le cœur qui bat résonnant dans le vide de ma poitrine s'intensifie un peu plus lorsque je tourne la poignée de la porte et que celle-ci pivote sur ses gonds. Dans un silence sépulcral, l'univers que j'ai fui cinq années durant se révèle de nouveau à moi. Les yeux obstinément fixés sur le tapis richement décoré qui mène jusqu'au meuble de bois rare, je m'avance de quelques pas et, pendant des instants qui me paraissent une éternité, je me demande si j'aurais la force de relever les yeux une fois arrivé en face de lui. La main gauche sur la garde de la poignée du sabre que j'ai volé, celui-ci porte sur son bout le sceau de la famille, insulte ultime à notre acte de désertion.

_ Père. Je suis rentré. »

Un instant, seul le silence existe, et puis un sursaut d'indifférence froide m'envahit lorsque je pense à Salomé et à la confusion dans ses yeux, sans pouvoir pour autant m'empêcher de me dire, inévitablement, que c'est un peu de sa faute, à lui aussi. Et même étrangement, j'en ai la conviction. Mes yeux remontent alors vers lui, et c'est la tignasse noire de jais de son dos qui m'accueille, les mains croisées dans celui-ci, tandis qu'il fixe par la large fenêtre la verdure du petit domaine dont il est le centre.

_ Les choses ont beaucoup changées depuis votre départ à tous les deux, Uriel. »

Dans le ton familier de sa voix, je ne saurais discerner exactement ses émotions. Il a eu onze années pour faire le deuil de sa colère, de son chagrin ou de ses regrets. Onze années pour penser à autre chose, et refermer cet affront à son nom. Onze années pour faire macérer la bile acide crachée tous les jours. Durant les premiers mois qui suivirent notre fuite, il a même commandité plusieurs mercenaires pour nous faire ramener de force, contre lesquels les conseils d'Okori ont été de précieux atouts.

_ Nirlaren n'est plus vraiment un endroit sûr, tu sais, tu as mal choisi ton moment. Le peuple gronde et la monarchie est avachie dans ses privilèges. Les mages rebelles sont de plus en plus nombreux à s'opposer à la noblesse et la plupart des sang bleus doués de magie sont partis rejoindre les rangs de la milice royale. L'oppression tente de garder la situation sous contrôle, mais il ne se passe pas une semaine sans qu'il n'y ait un débordement supplémentaire. Pour sûr, il ne fait pas bon être noble par les temps qui courent et donc, par extension, mage, si tu ne fais pas ostensiblement partie des rebelles et de ces esclaves qui se lèvent pour leur liberté. »

Il soupire, laissant échapper un profond sentiment de blasement, comme un parent qui doit faire preuve de patience devant un enfant capricieux.

_ Pourtant, c'était si prévisible. Je ne te cache pas que je me suis grandement impliqué dans l'équilibre des forces. Il aurait été... Disons, malheureux, que tout ceci parte en fumée maintenant. Pas après tant d'efforts acharnés. »

Du bout de l'index et du pouce il caresse machinalement le bouc taillé à la perfection qui lui ceint la bouche. Je devine ce geste de dos qui n'a pas changé dans ses habitudes depuis toutes ces années. Voici le portrait que je conserve de mon père : un homme absorbé par le pouvoir, en toutes circonstances et ce contre vents et marées. Au final, il n'a pas vraiment changé, c'est le constat que je me fais.

Il se retourne, ses yeux de glace vrillent mon regard et, l'espace d'un instant, je perds le fil de mes pensées. Une frustration amère grimpe en moi de savoir que, malgré toutes ces années, malgré l’écœurement que j'éprouve envers cette façon dont Samaël se complaît dans la société royale de Nirlaren, son regard manque encore de faire baisser le mien. D'où vient-il malgré cet affranchissement complet de ma vie d'avant, que cette emprise soit toujours aussi forte ? Tuer le père, voilà peut-être la solution cathartique nécessaire.

_ Et bien, Uriel. Mon fils. Mets-toi à l'aise je t'en prie, fais comme chez toi. »

L'incongru de la requête et la façon enjouée dont elle est formulée n'augure rien de bon. Le voilà qui prend les airs d'un négociateur devant une épineuse affaire d'esclaves à régler. Sur le point de rafler la mise, mais toujours le souci de payer le moins. Tout dans son attitude sent le conflit sous-jacent, qui pourtant jamais ne montrera le bout de son nez plus que ça.

_ Merci, père. »

Mon regard se pose sur un des fauteuils de cuir dans lesquels s'asseyaient les bourgeois que je rencontrais de temps en temps lorsqu'ils venaient, dans ma jeunesse, sans pour autant avoir le droit d'assister aux négociations. Pas encore. Qu'il disait. Ça viendra. Je pose le sabre qui appartient à mon paternel en équilibre dans son fourreau contre l'accoudoir et je m’assois dans le siège en essayant de ne pas céder à cette envie de plus en plus présente de le provoquer. Les duels ont toujours été source de bien des changements politiques, ici. Et un bon moyen de convaincre un adversaire récalcitrant.

Ses yeux azurs dérivent jusque vers la garde de l'arme et le coin de ses yeux se plisse en une mimique rieuse.

_ Bien, je constate que tu en as pris soin. Au moins un élément de ton nom que tu as su respecter. C'en est presque, hm, surprenant. »

Mes yeux dans les siens, je concentre mes efforts dans ma posture pour ne pas trahir l'étiquette et, surtout, l'application du masque que je me suis créé afin qu'il ne puisse pas lire dans mes traits l'envie fracassante que j'ai de lui cracher à la figure ses quatre vérités. Et la voilà qui s'envole, la culpabilité, devant la haine qui lentement ronge le cœur.

_ Je n'ai pas l'intention de rester, père, j'ai prévu de reprendre la route sans m'attarder. Définitivement. »

Ce dernier mot est prononcé une fraction de seconde trop tard, comme un ajout à moi-même, une tentative de convaincre que ceci sera désormais terminé pour de bon. Mais en suis-je vraiment convaincu ? Déjà, cette entrevue ruine les maigres restes de considération pour cet endroit dont je n'avais néanmoins su me débarrasser.

Mon père m'observe quelques instants, les extrémités des doigts jointes devant lui et les coudes sur le bureau, comme jaugeant de la qualité du propos. Ou plutôt, de l'ampleur de l'insulte et la façon dont j'enfonce avec un systématisme effarant le clou dans ma propre chair. Dans n'importe laquelle de mes paroles il a matière à me noyer dans son amertume. C'est d'une lenteur délibérée qu'il prononce les mots qui suivent, sans hausser le ton, avec dans la voix ce quelque chose de dangereux et froid.

_ Évidemment. »

Il laisse passer une inspiration. Son ton grimpe crescendo à chacune des itérations de ce mot.

_ Au moins as-tu eu l'intention de finalement revenir. Comme tu n'avais j'imagine pas l'intention d'abandonner ta famille la veille de vos mariages. Que tu n'as pas eu l'intention non plus de jeter l’opprobre et la honte sur notre nom, ni l'intention de ne pas donner de nouvelles toutes ces années ! »

Une colère profonde flambe dans les yeux de mon père. Samaël Rudraksha n'est pas un homme à effacer les rancunes et, s'il sait pardonner, il est une chose - vitale dans son domaine - qu'il ne se permet pas : oublier.

Un sourire hypocrite grimpe à l'assaut de son visage dans une expression que contredisent complètement ses yeux.

_ Cela dit, ton frère n'a pas semblé daigner avoir cette considération, lui. C'en est presque tout à ton honneur. J'espère qu'il va bien au moins, des deux il était le plus tête en l'air, et j'ose espérer qu'il n'en est pas allé jusqu'à oublier qu'il existe, accessoirement, un hôtel particulier ici qui porte son nom. »

Un frémissement, imperceptible, quand il prononce ce mot. Avant même l'Anima Natura, avant même ces figures terribles pleines d'amertumes et de haine liées à la nature, il y avait ce cloaque plein d'intrigues et de faux semblants qui venaient l'utiliser comme un pantin pour les intérêts d'un homme qui n'avait à la bouche que son propre ego. Je le lui dis alors, comme une unique mise en garde.

_ Ne me parle pas d'honneur, quand tu as construit ta richesse en asservissant tes semblables et en négociant des vies. »

Il laisse échapper un rire moqueur, balayant ces propos comme un fétu de paille dans le vent.

_ Et puis quoi ? Tu ne me feras pas croire que c'est par état d'âme que vous êtes partis, tout de même. Ni pour ça que tu es revenu. Il te faut quoi ? De l'argent, des contacts, des esclaves ? Ton ancienne vie te manque ? Ou bien la culpabilité te ronge à ce point pour que tu reviennes sur les ruines de ce que tu as trahis ? Dis moi Uriel, pourquoi tu es revenu ? Pourquoi, après tout ce temps, tu as fini par réapparaître comme si de rien n'était. »

Chacun de ses mots est une lame dans les chairs, forgée dans le brasier qui couve dans ses yeux et enfoncée doucement comme on découperait les tissus d'un cadavre à la morgue. Sauf que là, je suis encore vivant. Je commence à perdre prise sur la conversation, sur mes réactions. Mon rythme cardiaque s'accélère tandis qu'à mes oreilles bat de plus en plus fort le sang dans mes veines. Sournoise, la colère se heurte néanmoins à un désemparement indifférent. Tout ceci, au final, n'a plus vraiment lieu d'être, et c'est une amertume sévère qui transpire de mes mots.

_ Des regrets, j'imagine. Le regret d'avoir laissé tomber l'égo misérable d'un père et les ruines d'un empire à la dérive. Ou peut-être la folie d'espérer que tout ceci ait pu changer avec les années. Tu es tellement obstiné par ton pouvoir et ta cour que même au bord de la guerre civile tu t'accroches comme un charognard à une société qui s'effondre sur elle même quand ta propre femme ne sait même plus qui elle est ! »

Il tente de m'interrompre, mais je le coupe brusquement en frappant le bois massif de son bureau, semant le chaos dans les bibelots ordonnés avec précision.

_ ALTIEL a besoin de moi comme SALOMÉ aurait eu besoin de toi ! Jamais je n'aurais laissé Altiel être envoyé dans les ordres magiques pour devenir un instrument au service de la royauté. Notre magie nous tue. Mais ça, jamais tu n'as rien remarqué, jamais ça n'aurait été ta priorité. Tes mariages n'étaient que prétextes, l'élément de trop pour commettre l'impensable. Qu'est-ce que j'en ai à foutre de tes considérations si je ne peux pas vivre assez vieux pour fonder une famille ?! Ton argent, ton pouvoir, ton titre, tout ça est pathétique et tu peux bien brûler dans ta cupidité et mourir tout seul. »

La voix agressive, tout est en train de se décomposer, d'éclater trop vite, trop fort. Les traits tendus de mon visage sont pleins d'une violence trop longtemps étouffée, d'une bile à vomir trop longtemps ravalée. Là, devant moi, j'ai la cristallisation de ma haine et ce qui m'empêche d'avancer. Les yeux agrandis par l'outrage, mon paternel me regarde comme si j'étais le diable en sa demeure, ce qui n'est pas tout à fait faux et je sens dans mes muscles le frémissement terrible d'une marée noire prête à se déverser en une furie rouge.

Je me saisis alors avec brusquerie de l'arme posée à côté de moi, et je la lui jette en travers de la poitrine, qu'il rattrape tant bien que mal, ayant pris peur un instant de ce qui allait suivre.

_ Le voilà, ton nom. Reprends-le. »

L'espace d'un instant je crois lire une folie similaire à la mienne sur son visage, tandis qu'il semble sur le point de tirer l'épée, mais c'est un rire écarlate qui accueille mes paroles à la place de tout ça. Un rire pourtant non dénué de violence, comme une sorte de point final attendu. Un rire plein de cruauté.

_ Enfin, après toutes ces années. Enfin, Uriel, tu oses te dresser contre moi. Il t'en aura fallu du temps, par tous les dieux, pour exorciser ce blocage. »

La condescendance dans ses paroles me fait frémir, mais l'incohérence de ses propos me donnent plus de la pitié qu'autre chose envers lui.

_ Je suis certain qu'il aurait apprécié la chose. Quel dommage que Samaël Rudraksha soit mort voilà maintenant presque deux ans. »

L'incertitude souffle comme un vent soudain entre mes pensées tandis que je discerne, derrière le mot, quelque chose de plus qu'une simple métaphore. La silhouette d'un changement subtil mais bel et bien présent. Je me méfie, mais je le défie également du regard, dans l'expectative d'une suite. C'est la que je remarque le changement. Le regard tranchant et froid qui migre rapidement d'un bleu céruléen à un écarlate rougeoyant, deux pupilles fendues en guise d'iris. La bouffée de chaleur de mon élan de colère frissonne tandis que je réalise qu'il parlait de sa mort au sens propre.

_ Mais après tout, ce n'est pas comme si nous avions besoin de lui. »

Un sourire sur son visage, diabolique. Les expressions de mon père ont disparues. A la place, quelque chose que je ne reconnais pas. Une crainte palpitante envahit ma poitrine alors que mes yeux dévient fugacement sur l'arme que la créature tient en face de moi. Il le remarque, et semble vaguement considérer la chose.

_ Oh, c'est ça que tu veux ? Tu peux la reprendre, je n'en ai pas besoin. »

D'un geste nonchalant, il renvoie l'arme qui cogne plusieurs fois contre le bois du bureau. Je me lève et me saisis de l'épée de la main gauche, prêt à frapper. Entre mes dents, je lui crache les mots en les détachant un à un.

_ Qui. Êtes. Vous ? Où est mon père ?! »

Il ricane. D'un rire qui se veut plus un grognement qu'autre chose. D'un rire qui râpe. Sa bouche s'entrouvre en un rictus déformé. Je ne le remarque que maintenant, mais ses canines se sont allongées.

_ Oh par pitié Uriel. Mais il est là, en face de toi. Après tout, pourquoi aurais-je pris soin de veiller sur toi et ton frère toutes ces années durant autrement ? »

Lentement, les pensées commencent à se mettre en place, l'indifférence lointaine qui noyait toute autre chose en moi vient d'être balayée par les ravages du souffle d'une réalité qui s’effondre. Les yeux qui s'étrécissent, j'ai l'esprit comme happé par l'intensité du regard de la chose qui est dans le corps de mon père. Les humains ont toujours été prompts à la lenteur d'esprit, et les dieux savaient à quel point il avait horreur de la lenteur d'esprit. Sa voix résonne alors dans mon crâne avec cette familiarité dérangeante.

« Qu'est-ce que tu pensais, Uriel, que les dieux-bêtes se trouvaient derrière la première roche venue ? Que tu étais vraiment capable de me piéger ? Que tu aurais pu développer ton don tout seul ? Il n'y a pas de hasard Uriel, jamais. Ce jour où tu m'as vendu ton frère, je t'ai menti, tu n'as jamais trouvé la bonne réponse à mon énigme, mais j'avais simplement besoin de te le faire croire, pour pouvoir vous accompagner et vous orienter sur vos voies magiques. »

L'incertitude grouillante résonne entre les parois de mon crâne à mesure que le doute s'ouvre en moi comme la plaie béante d'un néant cyclopéen et qui dévore. Tout. J'oscille la tête légèrement de droite à gauche, dans un réflexe de déni futile, mais au fond de moi, à la racine même de ce que je suis, je me dis que, là voilà enfin, la merde qui couvait depuis si longtemps.

_ N-Non. Ce n'est pas possible... »

Il ricane encore, de ce grognement mi-cruel mi-moqueur. Il quitte son bureau avec cette grandiloquence qu'il affectionne tant dans les gestes pour donner plus d'emphase à ses propos, dans ce corps d'humain qui n'est qu'une marionnette.

_ De quoi, que je sois votre véritable géniteur ou bien qu'on puisse manipuler la vie des autres à ce point ? Allons, redescends sur terre Uriel, tu n'es pas si stupide. Vos yeux rouges, vos magies... Tu crois que c'est le genre de magie que les Hommes sont capables d'apprendre ? Que c'est le genre de magie que mes semblables leur transmettraient ? Tu n'es pas humain. Même Calypso a été capable de le deviner. Tous les éléments sont là depuis le début, il suffit juste de regarder et de voir. »

Je me sens sale. Je me sens violé à l'intérieur, comme si les attaches qui me reliaient au monde de la raison venaient de céder un peu plus encore, faisant vaciller cette structure colossale bâtie sur des mensonges.

Amer, voilà le goût sur ma langue qui suinte jusque dans ma gorge. Une espèce de répugnance profonde de savoir cet être - aussi grandiose, divin ou important soit-il pour l'ordre et l'harmonie, peu importe - lié à mon essence par l'âme et la filiation. Un rejet complet de ce qu'il est, de sa vilénie et de moi-même. Le sentiment d'être une passoire et mes pensées un terrain de jeu entre lesquelles il évolue. Je sens au fond de mon crâne la présence silencieuse mais attentive des autres grandes bêtes que j'ai rencontrées, et le respect que j'ai pour elles, pour toutes, se brise irrémédiablement.

_ Pourquoi est-ce que tu n'as rien dit ? Pourquoi tous ces mensonges ? Pourquoi seulement maintenant ? Est-ce que c'est toi qui a tué Samaël ? PARLE OKORI. »

Il ne sourit plus. Bien sûr que non. Tout ceci n'était qu'une mise en bouche, l'amusement des préliminaires, le prétexte à une scène bien plus dramatique encore. Peu à peu, il reprend cette forme animale qui est la sienne, quittant l'apparence humaine qu'il avait adoptée et sur sa figure de nouveau les traits énigmatiques d'un insondable mystère. Il est là dans sa terrifiante splendeur, les neuf queues rayonnant des halos subtils de la fascination.

_ Bien. Première question pertinente : pourquoi. Je désespérais de te voir un jour la poser. A ma décharge, je n'ai pas tué l'humain nommé Samaël Rudraksha. Inutile. Il a décliné seul suite à un mal du corps que vos médecins nomment dégénérescence cellulaire. A vrai dire, sa mort a même été une contrariété, et il m'a fallu le remplacer. Au final, Nirlaren est surprenante de richesses politiques. C'est ce qui m'a toujours attiré chez les humains, cette propension à créer un chaos qui finit systématiquement par les engloutir, les noyer et les détruire. Proprement fascinant. »

Quelque chose ne tourne pas rond. Une horreur indicible qui lentement se meut dans les méandres des mystères qui dansent dans ses yeux.

_ Et avant que tu ne me le demandes, Salomé avait été placée là bas bien avant mon arrivée. Il faut dire aussi, votre départ n'a pas été pour l'aider Ensuite... »

Il hésite, cherche ses mots, un comble pour lui. L'attente est insupportable, et intérieurement une tempête éclate contre mes côtes qui manque de se déchaîner.

_ Je t'ai raconté une histoire sur la route. Sur les origines de Calypso et la nécessité de son destin. »

Calypso, la fille d'Okori, tuée pour embrasser cette malédiction qui l'a faite se lier et dépendre d'un lieu pour l'éternité. Calypso la noyée. Brusquement, une angoisse terrible m'arrache le cœur tandis que je fais le rapprochement. Cette mascarade depuis le début, ces révélations ici et maintenant. Brusquement, je crains pour ma vie et j'entrevois les prémices d'une agonie terrible qui doit mener à la même malédiction que Caliopée. Instinctivement, l'énergie des grandes bêtes insuffle dans mon corps leurs puissances, un réflexe défensif face au monstre qui se tient devant moi. La peur, déjà, entame la transformation de ma chair alors que mes traits tendent vers une hybridation féline. La main crispée sur la garde du katana, le point de rupture est proche, et ma vision se voile tandis qu'un deuxième répond à mon appel, fusion inédite des âmes dans une seule et même volonté. Autour, le monde se compose désormais de variations de chaleur et de l'écho sonore des choses. Ma voix sonne comme un feulement agressif et répercute la teinte sanglante d'un combat à mort.

Pourtant, je n'ai que très peu d'illusions quand à l'issue d'un duel entre lui et moi.

_ Va chier. »

Une étrange lueur passe dans l'écarlate des yeux de mon vis à vis, tandis que c'est presque une compassion triste qu'il laisse apercevoir. Mais je ne suis pas dupe. La jointure de mes mains blanchit encore plus tandis que je force la tension de mon bras pour ne pas trembler.

_ Tu n'as rien à craindre de moi Uriel. Tu es le mieux placé pour savoir que je ne dévoile rien avant d'avoir atteint mes objectifs. En l'occurrence, ta mort ne m'intéresse pas. »

Ses mots sont comme du poison, et si une graine de doute germe en moi, je ne me départis en rien de cette hargne qui embrase mon esprit.

_ Je t'ai déjà dit que les conditions de naissance d'un gardien sont complexes et parfois aléatoires. La Nature est capricieuse, même pour des êtres comme moi. »

Je devrais tirer l'épée. Simplement sortir la lame en un geste empreint d'une brusque violence pour cisailler ses chairs et dissiper cette enveloppe spirituelle qu'il incarne. Avant qu'il ne soit trop tard. Avant que ses mots ne me tuent. Mais je ne le fais pas, parce qu'au fond, je n'ai plus la force de lutter contre lui, et qu'inconsciemment j'ai peur de ce que je vais entendre.

Réduite à un murmure la voix d'Okori brise pourtant mon esprit en deux.

_ Pardonne-moi, mais ton frère n'a pas survécu. »

L'espace d'un instant, tout ceci n'est pas réel et les mots glissent comme une soie qui n'accroche pas à la réalité. Les yeux écarquillés, un vertige malmène mon esprit, la respiration s'emballe, les piliers de la raison s’effondrent un à un sur eux-mêmes alors qu'une tristesse douloureuse ravage mon visage, un sentiment qui racornit le cœur et le fait pourrir, dissipe la raison et l'empathie, dévore des lambeaux d'espoir et rase toute la construction d'une vie. L'instant unique où tout bascule, où le vide s'étend tout autour pour engloutir les derniers vestiges de mon identité.

La machine est cassé, les rouages ont lâché.

_ TA GUEULE. »

Le geste part, empreint d'une violence qui concentre la quasi totalité du désespoir qui grandit. L'acier chante et la lame tranche dans le vide. L'image floue du maître des arcanes perd prise et disparaît avant de se reconstituer un peu plus loin. Il me regarde et je vois le jugement dans ses yeux, nimbés de cette sempiternelle arrogance.

Les pupilles fendues de mon regard ploient sous la vague de chagrin et de haine. Pas lui. Pas Altiel. La seule chose que je m'étais juré de protéger. La seule raison encore valable de marcher, la seule personne pour laquelle je me sentais important. N'importe où, peu importe où nous allons, n'importe où mais pas sans lui. Pas tout seul. S'il te plaît.

_ RENDS-LE MOI. RENDS-MOI MON FRÈRE. »

Je me tiens devant cette figure immatérielle et, en moi, tout tend vers un désir de destruction, cette envie de lui faire du mal, l'impérieuse nécessité d'occulter la sinistre réalité en me perdant dans les tempêtes de haine.

_ Il a agoni pendant dix huit heures enseveli sous terre, à l'image de Syla, mais il a échoué son épreuve. »

Dans ma tête, l'image d'Altiel qui suffoque sans espoir. Une culpabilité acérée découpe mon esprit et m'étouffe dans une pensée unique.

C'est ma faute.

Les larmes coulent sans que je ne les sentent tomber. Le tremblement de l'âme qui parcourt mon corps fait frémir les autres puissances qui vivent en moi. Leur instinct, peut-être, ou le détachement qu'un immortel peut avoir devant la mort, l'énergie qui me parcourait fuit hors de mon corps et de mon esprit.

_ Je vais... »

Quelque chose d'autre surgit. Quelque chose de terrible qui croît dans les ombres, comme la silhouette terrible d'un titan qui s'éveille. L'énergie magique se rassemble, l'air autour de moi se trouble. Dans ma poitrine, mon cœur s'emballe dangereusement.

_ Te... »

L'eau salée des larmes se teinte de noir, frémit et s'embrase, s'élève vers le ciel comme s'affranchissant de la gravité. Autour, les feuilles s'envolent et le plancher tremble. D'entre les lattes de bois rare du parquet suinte ce liquide noir et terrible qui s'égoutte jusqu'au plafond, tâche les murs et empoisonne l'air. Le fiel, qui sent un éveil qu'il n'avait pas connu depuis des siècles.

_ Détruire. »

Dans mon crâne, j'entends qu'on me murmure un nom avec insistance. Autour, la pluie de haine éclate soudainement et des gerbes de ce fluide poisseux inondent la pièce, sortent de mon corps comme l'arrivée soudaine d'une lame de fond. Déjà, Okori s'est éclipsé, la prudence lui intimant une retraite tandis que le bureau est ravagé par une marée noire.

Tout, mais pas ça.

La réalité s'efface brusquement et je me sens happé vers un ailleurs, vers ces contrées que j'ai parcourues en rêve pendant les six dernières années. Vers les champs des jours perdus. Là, dans le décor d'une mer de cadavres en décomposition, ballotés par les flots noirs et furieux du fiel, se dresse dans le ciel la silhouette titanesque de mes cauchemars.

Elle me murmure son nom, pour la première fois, j'arrive à l'entendre. Elle, la source du Fiel.

_ Akkyshan »

Entre mes côtes, mon cœur souffre, s'emballe, panique.

Et puis s'arrête. »


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