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Origines - Second
 MessageSujet: Origines - Second   Ven 3 Avr - 2:47

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Uriel Rudraksha

[C] Var Ulfur

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ORIGINES (2)

     « LA VÉRITÉ ;
L'HIDEUSE VÉRITÉ »


« Regarde-les, tes semblables, qui vivent, rient et pleurent dans une insouciante ignorance. Regarde-les, qui tuent, mutilent, dévorent, l'un contre l'autre, l'avidité dans le cœur. Regarde-les, qui meurent.

Je marche aux côtés d'Okori au sein de cette multitude d'hommes et de femmes, allant et venant dans un grouillement interminable, remontant ces rues familières qui font resurgir en moi des souvenirs que je pensais disparus. Ici et là, l'écho familier d'une odeur, d'une expression, d'un reflet sur les hautes architectures élancées des hôtels particuliers, maisons et autres palais de la cité royale de Nirlaren. Je les dévisage, eux, mes semblables, avec cette espèce d'angoisse dévorante dans l'estomac, cette crainte de poser mes yeux sur un visage à la familiarité redoutée. Y a-t-il, dix années plus tard, encore quelqu'un pour se souvenir de moi et me croiser par mégarde ? Que vais-je répondre, à père et mère, quand il me poseront la question fatidique ? Car l'hideuse vérité est là. Ni kidnapping, ni meurtre, ni rançonnage. Rien. Rien d'autre qu'un abandon irresponsable, plein de prétentions et d'orgueil. Nous avions une vie, ici, mais cette vie, nous l'avons détruite. Aujourd'hui, nous errons, mais me voilà revenu, et je suis prêt à affronter la terrible incision des accusations qui m'attendent et qui sont destinées à trancher ma chair. Du moins, il le faut. Je ne peux pas attendre plus longtemps, il me faut contempler de mes yeux propres la désolation laissée derrière nous. C'est mon expiation, un besoin primordial, une catharsis nécessaire si je ne veux pas devenir fou. Le déni lui-même a ses limites, je l'ai découvert aujourd'hui.

Nous traversons le marché, mes yeux dérivent sur les étals de produits et de denrées, sur ces figures qui hèlent, jaugent, négocient. Sur ces hommes et ces femmes qui vivent dans le cœur d'humanité de la ville.

Regarde-les, décharnés, ces visages aux orbites vides et les joues creusées par les vers. Regarde-les, ces cadavres, nés des cruelles incohérences de la destruction. Leurs sourires d'os figés dans l'expression d'une mâchoire qui ricane en permanence accrochent le regard comme on déchire l'âme. Les mains squelettiques tendent ces pommes flétries, dévorées par l'invasion duveteuse des champignons nécrophages, ces ustensiles tâchés de rouilles et de sang, noircis par l'agonie des flammes. Pâles, les morts simulent la vie dans cette mascarade de marché, babillant un langage étranger faits de sons avortés et autres tentatives d'articulations. Ici et là, une variante, la peau sclérosée ou la marque abominable du feu. Au sol, les membres perdus des amputés pourrissent dans le silence et la puanteur. Dans le ciel, les fumées lourdes des charniers grimpent à l'assaut d'un empire céleste souillé.

Dans mon cœur, l'écho terrible d'une peur indescriptible est sur le point de déchirer ma raison. Toujours, je marche, aux côtés de la silhouette familière d'Okori, la seule qui paraît normale, inchangée, et de laquelle je me rapproche, instinctivement, de ce pas tremblant que l'hésitation menace. Mon rythme cardiaque perd sa cohérence, alors que je passe sans dire mot en m'aliénant à ce fol espoir qui me fait croire que si je fais comme si tout était normal, alors tout serait normal, et personne ne me remarquerait.

Mais c'est faux.

Les bruits s'étouffent, les froissements cessent. Tout autour, c'est comme si les regards s'accrochaient à moi, leurs attentions funestes de plus en plus conscientes de ma présence. Leurs yeux aveugles et creux ralentissent ma course, percent ma chair et mon esprit. D'invisible, je deviens de plus en plus remarqué. Les échos dissonants et indistincts qu'ils me lancent sonnent comme des vagissements coulant d'un sang épais et nauséabond. Dans mes oreilles bourdonne le silence terrible de la vacuité de leurs regards.


« Uriel »

Le nom se réverbère en écho entre les parois de ma boîte crânienne, avec l'incertitude d'un flou brumeux, qui s'élève des multiples bouches qui me font face.

« Uriel »

Les visages me fixent, lèvres et langues presque entièrement disparues s'agitent dans les soubresauts ridicules d'une tentative de prise de parole. La peur vit dans mes veines comme le poison d'un sang corrompu. Ma respiration est de plus en plus irrégulière, la peau assaillie de bouffées de chaleur et les membres tremblants. Déjà, je cherche le moyen d'échapper à cette horreur, mais une irrationnelle crainte paralyse mes sens. J'entends l'écho de cette voix qui sans cesse m'appelle, l'écho de ces cauchemars qui s'infiltrent désormais jusque dans la réalité. Ça, et l'interrogation muette mais douloureuse qui me retient de toucher mon propre visage pour vérifier quelque chose. L'angoisse de porter les mains à mon regard pour n'y découvrir rien d'autre qu'une maigreur squelettique, où la chair a fait place à la blancheur cendreuse des os depuis bien trop longtemps, os qui eux-mêmes ne tiennent encore en place que par des vestiges de tendons à demi pétrifiés par l'oxydation. Cette interrogation terrible, donc, mais dont j'ai pourtant peur de déjà connaître la réponse. Est-ce que je leur ressemble ?

_ Uriel ! »

L'appel est comme un coup de poignard dans la poitrine, une injection massive d'adrénaline dans le cœur. Je suis le dos contre un mur, allongé par terre dans une ruelle, la tête prise de vertiges. Je n'arrive plus à respirer, mon regard dérive vers celui d'Okori et n'y rencontre que l'éternel et insondable énigmatisme de ses prunelles rouges. Les pupilles étrécies, un vent de panique m'emporte tandis que dans mes yeux ne se reflète rien d'autre que ce suppliant appel à l'aide, mélangé à la peur de ne pas comprendre ce qui est en train de m'arriver. Derrière lui, la réalité semble osciller, lutter pour garder sa consistance. Je suis incapable de dire si le ciel est encore bleu, ou rouge du sang et des flammes. Mes pensées déjà s'écoulent et repartent alors que mon attention dérive et que mon rythme cardiaque s'emballe.

_ Reste avec moi Uriel. »

Je comprends les mots, je comprends pourquoi, mais l'apathie qui me gagne noie la fougue combative qui tente d'avaler de l'air avec de plus en plus de difficulté. Autour les gens passent sans sembler nous voir. Je sens l'énergie d'Okori investir mon esprit et mon corps, refouler la vague du malaise comme une onde qui se propage jusque dans la moindre de mes cellules. Une fatigue intense s'abat sur moi et ne reste plus, obsessionnelle, qu'une seule pensée alors que je reprends mon souffle. Est-ce que je suis dans la réalité ? Où est-ce qu'en fait...

_ Qu'est-ce qui m'arrive Okori ? »

La question hésitante reste en suspens, il ne répond pas. Je cherche dans les traces de son esprit une réponse à ma question mais le gouffre qui s'ouvre devant la perspective d'une telle chose menace de briser toute cohérence en moi. Je commence à perdre pied, mes yeux balaient l'espace autour de moi comme si j'étais pris au piège, je n'arrive plus à faire comme si tout allait bien, je n'arrive plus à faire semblant. Le Uriel Rudraksha que j'affiche d'habitude se décompose et il ne reste plus qu'un type qui ne contrôle plus rien, un esprit qui abandonne, un enfant désemparé.

_ Pourquoi ça recommence ?! Tu avais dit que c'était fini, pourquoi ça revient ? OKORI DIS MOI QUE C'EST LA RÉALITÉ. »

Quelque chose de tout sauf de rassurant passe dans les yeux de mon vis à vis, et la gravité de son ton est le seul élément qu'il laisse filtrer.

_ Malheureusement, Uriel. Malheureusement. »

Je ne sais pas comment interpréter ses paroles, qui glissent sur mes sens anesthésiés sans grande conséquence. Pendant mes six années d'inconscience, j'ai vu sans cesse en rêve la mémoire d'horreurs sans cohérence, éprouvé des émotions qui n'étaient pas les miennes, senti le sang couler des blessures dans ma chair et, d'une scène à l'autre, toujours la même rengaine, mourir dans la furie, sur fond de guerres et de flammes, tuer ou mourir, et recommencer encore et encore et encore et encore. Ces champs de bataille oniriques se sont ensuite déplacés dans l'imaginaire de mon sommeil une fois libéré, Okori m'a aidé à les faire disparaître, mais voilà que, désormais, ils coulent jusque dans la réalité. Et toujours, cette question qui reste sans réponse. Pourquoi ?

_ Viens, nous y sommes presque. »

Je relève les yeux vers Okori, déjà il s'apprête à repartir, et l'angoisse de me savoir seul s'il s'en va suffit à me faire remuer. Je me relève, la tête embrouillé, et il me faut quelques secondes pour me sentir capable de continuer. Je reprends ce masque fade de neutralité, observant avec méfiance les gens qui passent. J'évite de les regarder dans les yeux, j'ai peur qu'ils me regardent et que de nouveau ça recommence. Je m'astreins à fixer le dos de mon compagnon de route, mais je ne peux malgré tout m'empêcher de remarquer un détail important.

_ Ce n'est pas la route de la maison... »

_ En effet. Avant d'y aller nous avons un petit détour à faire. »

Je frissonne. Quelque part, sa présence m'est indispensable, et s'il venait à disparaître, je fuirais cette ville dans l'instant. Mais d'un autre côté, une partie de moi sait qu'il serait plus sage de fuir de lui. Il y a autre chose. Comme toujours. Autre chose qu'en temps normal j'aurais redouté. Je le suis, alors, sans poser de question. J'aurais pu lutter, j'aurais pu lui dire non, mais je suis à bout, et lui a l'éternité de patience devant lui.

Finalement, nous arrivons, en vu d'un endroit qui me rappelle vaguement quelque chose. J'ai dû en connaître le nom, un jour. Hospice du Cadran. Un bâtiment architecturalement trop riche pour la fonction occupée : un hôtel particulier. Là dans un quartier résidentiel bourgeois, c'est un établissement qui accueille pèlerins, malades et orphelins. Une œuvre de charité, dont vaguement je me souviens qu'il avait été offert par je ne sais quel Prince en don pour je ne sais plus quel ordre.

Nous sommes là, en face du large portique permettant de faire passer deux chevaux de front tirant une carriole jusque dans une petite cour qui s'aperçoit plus loin. Okori m'observe, il semble attendre une réaction de ma part. Il semble me... Surveiller ? Mes yeux glissent sur lui sans vigueur.

_ Et puis ? »

Un instant de silence.

_ Nous venons rendre visite à, disons, une vieille connaissance. »

En pénétrant dans l'enceinte du lieu, le brouahaha de la rue s'estompe peu à peu tandis que nous avançons sur le pavé d'une cour. Personne ne prête spécialement attention à nous, mais je ne m'étonne même plus de ce genre de détails, avec lui. Passant sous un couloir couvert, nous contournons le bâtiment principal pour finir par atteindre les jardins derrière. Le parc s'étend sur une grande superficie, et en suivant une allée, nous croisons quelques personnes ici et là. Certaines sont assises sur un banc et lisent, d'autres jardinent. Là-bas, quelqu'un joue même une musique discrète. Une vieille connaissance ? Il n'y a personne, dans cette ville, qu'il me ferait plaisir de revoir.

Mes yeux glissent sur les courbes d'une silhouette familière. Mon cœur s'arrête et, l'espace d'un instant, cette vision réussit à occulter l'écho terrible du vide au-dessus duquel je marche.

_ ... »

Je vois le haut des épaules, la nuque et les cheveux grisonnants qui tombent en cascade. Mon esprit s'évade alors que ma poitrine se serre. Mais elle ne se serre pas d'amour ou de joie, non, juste des regrets tristes, la sensation pernicieuse d'un quelque chose de gâché, d'un quelque chose qui n'a pas eu ce qu'il méritait. D'un quelque chose qui a été tué de l'intérieur.

Je reste un moment immobile, les yeux perdus dans la familiarité inattendue de cette vision. Je ne me demande même pas pourquoi ni comment, tout ce que je vois, ce sont ces souvenirs qui déjà paraissent lointains et flous, comme si une éternité s'était passée depuis la dernière fois. Une minute passe, la minute la plus longue de mon existence. Je me sens vide, vidé de ma substance. Elle va me demander des explications, mais je n'ai rien à offrir. Elle va me demander pourquoi cette trahison, et les raisons me semblent bien dérisoires désormais. Trop de choses ont changées. Le temps passe, les gens changent et meurent.

Finalement, je viens m'asseoir en silence sur la place libre du banc. Je suis violemment frappé par le rattrapage brutal d'une décennie complète. Le temps n'a pas épargné ses traits, et il y a laissé sa marque comme sur tous, tandis que moi je suis resté le même. Un livre est posé sur ses genoux, mais elle semble absorbée par quelque chose d'autre. Lorsqu'enfin elle relève la tête et que nos yeux se croisent, elle s’interrompt brusquement. L'espace d'une seconde, une douloureuse lucidité se reflète dans son regard tandis que je me sens percé, mis à nu comme l'enfant que j'ai toujours été pour elle. Mais je ne souris pas, et je me contente d'afficher ce visage fatigué et sans émotions qui m'accable récemment.

Contre toute attente, c'est une voix calme et un peu effacée qui s'élève.

_ J'aime beaucoup venir m'asseoir ici pour prendre l'air, c'est agréable quand il fait beau. »

Je ne réponds pas, tandis qu'elle se remet à profiter du paysage. J'accepte cette sentence, j'accepte qu'elle fasse comme si de rien n'était. J'accepte son aigreur car je l'ai méritée.

_ Vous venez souvent par ici, jeune homme ? »

Il n'y a rien. Rien en moi. Juste le vide et une apathie totale qui m'empêche ne serait-ce que de réfléchir à quoi répondre. Je me sens mal, la culpabilité me pèse comme jamais et je ne cherche même pas à m'en dédouaner. Est-ce qu'elle va ne serait-ce que vouloir une explication ? La voix rauque, j'essaie de ne pas me laisser emporter par les flots douloureux du regret de tout ce que j'ai raté, de tout ce que je lui ai enlevé, et de tous ces efforts que j'ai réduit à néant. Les mots sont lourds, et chacun d'entre eux est pénible à prononcer.

_ C'est la première fois. »

Au loin, un écureuil épie les alentours pendant qu'il vient ramasser de la nourriture dans l'herbe.

_ Vous devriez, alors. Et puis on ne reçoit pas beaucoup de compagnie ici, vous savez. »

Je ne dis rien. Je détourne simplement le regard vers les massifs de fleurs qui grouillent d'une vie invisible comme s'ils étaient soudainement fascinants.

_ J'aurais dû, en effet. »

Je n'apprécie pas spécialement cette double conversation, mais l'énormité même du temps qui est passé empêche toute suggestion de ma part. Je suis illégitime. Malgré tout, je me résigne à aller au devant de cette mascarade, à la fendre en deux sans prendre plus de détour. Les mots sortent comme étouffés, comme si les prononcer étaient un pêché. Mon bras tremble, et je n'ose pas la regarder. La gorge serrée, je les murmure alors à demi.

_ Me pardonneras-tu seulement un jour ? »

La femme papillonne des yeux, une lueur interrogatrice semble y luire l'espace d'une seconde. Sa voix semble se teindre d'un quelque chose un peu plus distant, mais c'est à peine perceptible, peut-être même un fantasme, un songe, rien d'autre qu'une illusion éphémère.

_ Pardonner ? »

Elle fixe les lilas en fleur qui oscillent doucement dans la brise qui parcourt le parc. Quelque part, un souvenir vient de disparaître.

_ Vous savez, je viens souvent par ici, c'est agréable quand il fait beau. Mais je ne vous ai pas demandé, jeune homme... »

A jamais refusé, cette expiation qu'un jour j'avais espéré, et que toujours j'avais redouté. Juste le fil tranchant et absolu des mots, comme une sentence qui glisse et tombe.

_ Qui êtes-vous ? » »
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