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Origines - Premier
 MessageSujet: Origines - Premier   Mer 4 Mar - 0:34

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Uriel Rudraksha

[C] Var Ulfur

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ORIGINES (1)

     « LA VÉRITÉ ;
L'HIDEUSE VÉRITÉ »


« Le cataclop cataclop régulier des sabots sur le sol monte en échos dans l'air frais de l'après midi. Devant, les larges plaines venteuses s'ouvrent sur des étendues sinoples. Le vent sauvage fauche et emporte les corolles carmines, coquelicots dispersés dans le ciel. Un pas après l'autre, lentement mais sûrement, nous progressons sur le chemin solitaire qui serpente jusque par-delà l'horizon, là où inconsciemment mes pensées se trouvent. Je chemine en silence, sous l'azur infini qui nous surplombe, l'esprit las de la réflexion. L'écarlate de mes yeux se noie dans le vague de la réalité et caresse les courbes lointaines de ces colosses blancs qui paressent au-dessus de nous.

Et sous mes pas craquent les champs de cadavres et d'os, dont l'agonie s'étend sans fin, érubescente, jusqu'à ces rivières de vie humaine. Pourpre, le ciel s'embrase sous le tison de la guerre qui broie, déchire, tue. Le silence lui-même pleure le frère contre le frère et ceux qui s'entredévorent. Entends ces échos qui sonnent comme le glas à mes oreilles, les cris inhumains de ceux qui ont perdu la raison. Dis moi, quel est ton nom ?

Longues, les heures passent et défilent les jours au gré du voyage, ce même recommencement, le paysage qui varie, évolue et change. Ici et là, un voyageur, des caravanes, une ville. Agglomérat du meilleur et du pire, contradiction du comportement humain, porteur d'espoir et de destruction.

Alors, tandis que se dessinent au loin les pics acérés qui furent autrefois paysage quotidien, je m'arrête, contemplant, là, dans l'antichambre de mon enfer, ce qu'en rêve je crains de nouveau de visiter. Mais quelque part, quelque chose a changé. Je me suis trop détaché de ces lieux et de ces souvenirs, j'ai renié ce qui nous a construit. Et tout ça pour quoi ? Moi-même, je ne le sais pas. Ce constat amer me ronge la poitrine, l'intérieur des côtes, rugit comme une bête en cage dans mon thorax. Chaque jour un peu plus, chaque jour plus loin. Elle me dévore et je sens la raison qui s'écoule toujours un peu plus entre mes doigts. J'aurais dû ressentir de l'angoisse, à laisser Altiel seul affronter le monde, j'aurais dû ressentir de la honte, à venir de nouveau fouler la terre que j'ai abandonnée, j'aurais dû ressentir le goût acide de la bile, contre ces gens à l'égo surdimensionné qui m'ont volé six années de ma vie et qui m'ont plongé dans un coma aux délires destructeurs.

j'aurais dû, mais à la place, il n'y a rien. Rien d'autre que cette colère froide et nocive, qui lentement pourrit dans mes veines. Rien d'autre que ce vide ébahi et creux.

Au loin, se profile à l'horizon la silhouette familière de Nirlaren, la cité royale. Comme un cadavre à ciel ouvert, elle gît là dans les ruines de sa destruction. Ses hautes tours fument encore des brasiers qui la tuent, telles des côtes mises à nues, la cage thoracique percée. Les champs alentours sont noirs de la suie et de la cendre, immense tâche blafarde qui s'étale là comme une cicatrice, sang qui coule. Là-haut, les nuées de corbeaux chantent un requiem. Voici la civilisation, géant tombé au sol.

_ Nous y voilà. »

Sans appel.

Attachant la bride du cheval au tronc d'un jeune boulot, je m'assieds sur un rocher et patiente, sans hâte. Il ne faut pas bien longtemps pour voir pointer des taillis la silhouette caractéristique du museau d'un de ses enfants. Il m'observe un instant, la tête penchée sur le côté. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, et c'est avec cet air de filou fini qu'il trottine jusque vers moi.

L'éclat d'une intelligence bien supérieure passe dans son regard noisette, narquois. Un frémissement dans l'air et, l'instant d'après, il est là devant moi, dans son éclatant pelage blanc. Une nonchalante lassitude dans le geste, chacun de ses mouvements est comme une hésitation fragile, éphémère, qui louvoie avec la grâce fluide des eaux. Dans son sillage ondulent avec majesté et arrogance la parure de ses queues, aux extrémités flamboyantes du rouge de mes yeux.

Même assis là sur mon rocher, il me dépasse facilement d'une tête humaine. Mes yeux glissent jusque dans les siens, et c'est comme toujours la sensation terrible du plus profond des doutes quand à la liberté de mes choix qui m'accueille. Ça et une bienveillance intéressée.

Je joins mes mains dans une posture traditionnelle et je m'incline avec le respect dû.

_ Je te salue, Okori, Seigneur des Bêtes. »

A son tour, il penche légèrement sa tête, pour répondre à la formule de politesse.

_ Uriel. »

Je me redresse. Il est à la fois là devant moi et dans ma tête. La conversation est à mi-chemin entre une télépathie instinctive et un dialogue. Sa simple présence me déstabilise. Dans ses yeux rouges, un voile insondable de mystères envers laquelle je ressens une rancune tenace. J'ai l'impression qu'il lit en moi mieux que moi-même, et je trouve ça dangereux.

_ Et bien je sens le trouble en toi, quelque chose ne va pas ? »

Lancés là, anodins, les mots vont pourtant directement au cœur du problème.

_ Dis-moi ce que tu caches. »

Il rit. Ou du moins ce qui s'en rapproche le plus. L'éclatante rangée de crocs acérés se laisse voir et, quelques fois, je vois en lui plus de cruauté que même la capricieuse Huanchi. Parfois, ça me fait peur. Sa moquerie me brûle mais je ne fais rien pour m'en prémunir. Je reste juste là, à attendre sa réponse, le visage d'une froideur de marbre.

_ Allons, allons Uriel, les choses ne fonctionnent pas comme ça tu le sais bien. Regarde autour de toi et dis-moi : pourquoi es-tu revenu en ces lieux ? »

Imperceptiblement, mes pupilles s’étrécissent. Je vois clair dans ton jeu, escroc. Perdre l'esprit dans les méandres de la rhétorique, divertir l'attention sur les sentiers traîtres de la digression. Je l'ignore. Je mobilise toute la force de ma volonté pour sciemment ignorer là où il veut en venir. Mais sa question est forte, destructrice, car elle dévoile le vide d'une réponse qui n'existe pas. Pourquoi ? Je ne sais pas.

_ Oh si tu sais. Si ce lieu n'avait pas d'importance, il n'y aurait pas cette espèce de gouffre pathétique qui occupe en permanence un espace de plus en plus grand dans ton esprit. Je le sais, Uriel, je le côtoie tous les jours entre tes pensées depuis vingt années. »

Je ne dis rien. Je ne cherche même pas à le contredire. Ma vie avec Altiel n'a plus de sens depuis un moment. Où allons-nous, pourquoi ? Il y a un moment, la lassitude de ne pas savoir quel but nos pas poursuivent m'a achevé. C'est en train de me rendre fou.

_ Qu'est-ce que tu veux ? »

Car il ne s'agissait que de ça, au final. C'était toujours une question d'intérêt. Rien de plus, rien de moins.

_ Viens, j'aimerais te conter une histoire. »

Mes yeux flottent dans le vague horizon, au loin, vers ces chaînes de montagnes. Une histoire, pourquoi faire ? Okori se met en mouvement, passe, de son pas silencieux, drapé de cette fascination dangereuse.

_ Suis-moi. »

Sa requête n'en est pas vraiment une, et tient plus de l'ordre qu'autre chose. Je me lève, sans hâte, cherchant encore une raison qui me convainque que ça en vaille la peine. Détachant mon cheval, je m'engage à la suite de cet être sur la route qui serpente jusqu'à la ville. Nous marchons un moment côte à côte dans le silence. Les rares voyageurs que nous croisons jettent à peine un coup d’œil à l'étrange créature surnaturelle que j'accompagne. Ils ne sont pas capable de la voir. Leurs yeux aveuglés n'y voient qu'un banal animal au pelage de feu.

_ Vois-tu, la principale caractéristique de l'humanité, c'est qu'elle est tenace. D'aucuns pensent que c'est une qualité, d'autres un défaut. Ton peuple est un délice dans ces nuances subtiles et contradictoires qu'il est capable de générer dans son esprit. Crois-moi, on n'a rien vu de meilleur - mais aussi de pire - depuis un moment que la psyché humaine. »

J'avance sans faire de commentaire. Okori n'a pas pour habitude de dire les choses de but en blanc.

_ Un jour, c'était il y a longtemps - bien avant les guerres draconiques - vivait, dans une vallée verdoyante et isolée du monde et de ses conflits, une petite communauté d'humains. Leurs vies étaient simples, dénuées de magie ou d'artifice. Ils travaillaient la terre, produisaient ce dont ils avaient besoin et respectaient encore les puissances sauvages. »

Une petite pause, laissant le temps d'assimiler ce qu'il venait de dire.

_ Un soir comme tant d'autres, un voyageur qui passait par là s'arrêta dans leur belle contrée, charmé par l'endroit et son isolation face à l'agitation du monde. Accueilli chaleureusement par les habitants du village, il y fit la découverte d'un trésor à nul autre pareil. Ses cheveux étaient comme l'or des blés d'été, ses yeux avaient la couleur des eaux, sa peau la blancheur de la pierre et ses lèvres étaient rouges des pétales qui parsemaient sa coiffure. Une rencontre fortuite et anodine. La première fois qu'il la vit, elle chantait de sa voix cristalline à son reflet, dans cette rivière qui traversait la vallée. Les étrangers étaient rares, en ces lieux, et si elle prit peur au début, il ne fallut pas longtemps avant que les élans romantiques d'une secrète attirance ne battent en leurs cœurs. Malheureusement, l'étranger dû repartir, appelé par les affaires du monde mais, lorsqu'il la quitta, il lui promit de revenir. Il lui laissa son mouchoir et en retour elle lui confia sa bague. »

L'espace d'un instant, je crus que c'était fini, mais il ne faisait que prendre son temps. Il racontait cette histoire comme on enseigne une leçon, mais pour le moment, je n'avais aucune idée d'où il voulait en venir.

_ L'étranger tint sa promesse et revint voir sa bien-aimée au bout de quelques mois. A chaque fois, il fut accueilli de la même manière par les gens du village : avec bonté et chaleur. Et plus il revenait, plus il ravissait dans le cœur l'amour de cette jeune femme. C'était une émotion tout ce qu'il y avait de plus pur et de plus beau dans l'innocence dont sont capables de faire preuve les Hommes. Elle lui montra son village, les champs qu'ils entretenaient, la source qui ruisselait depuis la montagne et bien plus encore. »

Quelque chose clochait. Tout ceci, sans même parler de sens, n'avait juste aucun intérêt pour le moment.

_ Mais... ? »

_ Mais tandis qu'était à son paroxysme ce sentiment dans le cœur de la jeune femme, lorsqu'il revint la voir, une fois de plus, et qu'elle se jeta contre lui, ce furent les mains froides et insensibles de la mort qui l'accueillirent. Sans méfiance, portée par la joie, les mains qui enserrèrent la chair vulnérable de son cou eurent l'effet d'un poignard dans le sein. Suffocant, plus que l'idée de la mort, c'était l'incompréhension qui alimentait sa panique dans ses yeux. Ça, et l'amertume d'une pensée cruelle : pourquoi lui. Et tandis que la vie la quittait, il la noya dans les eaux froides et autrefois enchanteresses de la rivière qui fut le témoin de toutes leurs rencontres. Elle mourut dans la trahison et la souffrance du cœur, et un chagrin mais aussi une rancune sans nom ravagèrent ses sens jusqu'à la fin. »

Il s'arrête. Je l'imite. La fin illogique et abrupte n'a ni morale ni cohérence mais sur mon visage ne réside qu'un fade résigné devant ses paroles. Dans ses yeux, une allure sévère. Quelque chose me perturbe.

_ C'était il y a 789 ans, dans la vallée des larmes. Depuis ce jour les habitants de ce village depuis disparu renommèrent la rivière du nom de la jeune femme : Caliopée. Les temps passèrent, les dragons disparurent mais, toujours, ce ruisseau, qui désormais s'appelle... »

_ ...la Calypso. »

Je lis l'approbation silencieuse de son regard et l'horreur de la révélation s'impose à moi avec autant d'incrédulité. Mes yeux s'écarquillent et je saisis l'ampleur de la mascarade tenue devant moi et mon frère par ces puissances qui nous dépassent et avec lesquelles nous pensons jouer. Mais plus que l'histoire de sa mort, c'est la façon dont elle est racontée, qui me fait comprendre.

_ Attends... C'est toi qui l'a tuée ? Tu as tué Calypso ? »

N'accueille cette question qu'une indifférence froide et insensible.

_ En effet. »

Je ne sais pas comment prendre la chose, ce cadavre caché dans le placard qui ne ressort que maintenant. Quelque part, je m'en moque royalement, même si je comprends l'atrocité de la chose, et c'est bien peu de compassion que j'éprouve envers l'âme des ruisseaux, pour cette rancune vieille de huit cents ans dans un lieu et une époque qui ne me concernent pas. En esprit, je revois certains comportement du guardien de la nature de mon frère, je me souviens ses paroles et je revois cette espèce de haine farouche et injustifiée qui trône dans son regard comme un parasite.

Huit cents ans, et toujours, au fond, cette amertume tenace. Voilà donc la vérité derrière la haine, ce désir de faire mal et de détruire. Une partie de moi s'enfonce un peu plus dans les vrilles de la colère, à mesure que je devine comment et pourquoi, depuis toutes ces années, Altiel a pu en faire les frais. Les secondes passent et seul le vent hurle contre la plaine son indignation.

_ Elle sait que c'est toi n'est-ce pas. Elle le sait et elle me hait à cause de ça et de notre lien. »

Il ne cille pas, l'indifférence est toujours maître sur ses traits.

_ Oui. »

La palpitation dans ma poitrine s'accélère tandis que l'agitation frappe dans mon thorax. J'allais dire quelque chose. Quelque chose de violent et de dangereux, mais je me retiens, au dernier moment. L'a-t-il déjà deviné ? Je l'ignore, mais je contiens ma langue. La seule chose qui résonne encore dans ma tête, c'est l'incompréhension d'un tel acte.

Le fils qui tue le père, le frère qui dévore le frère. Dans les veines jusqu'en mon sein, le meurtre fait chair. Ses yeux ont l'éclat brûlant de la haine et son esprit les stigmates rougeoyantes d'une raison réduite en cendre. Regarde ce poil qui se hérisse, et ces crocs qui se dévoile. Va-tu me tuer, moi qui suis ton maître, ton disciple, le conduit de ta volonté ? Va tu me tuer ?

_ Pourquoi ? Juste, pourquoi ? Ne me fais pas croire que tu as pu aimer un être humain. Ne me fais pas cet affront. Tu es incapable d'aimer quoi que ce soit, incapable de considérer les choses autrement que par ce qu'elles peuvent te rapporter. Alors dis-moi pourquoi, et qu'est-ce que ça a voir avec nous ? Quel intérêt tu sers à me le révéler ? Quel intérêt tu sers depuis le premier jour, hein ? »

Je sens, dans les tréfonds de cette chose à demi violée qu'est mon esprit, l'intérêt silencieux mais pourtant bel et bien présent des autres figures divines qui composent ma mémoire et ma chair. Eux qui tendent l'oreille, à l'unisson, avec cet irrespect le plus complet de la vie privée. Ils guettent cette révolte grondante qui menace de submerger les élans du cœur. Dans mes mots, la violence vibre, mais devant moi, c'est d'un regard sévère que m'observe Okori. Le regard d'une créature qui vient de se faire insulter et qui récite en pensée les raisons pour lesquelles elle ne doit pas tuer l'effronté tout de suite.

_ Réponds-moi. »

Il dévoile ses crocs en guise d'un sourire cruel. Subtilement, son attitude change. Moi-même je l'ai perçu, ou alors, il m'a sciemment laissé le percevoir. Quelque chose dans son comportement a changé, est plus vicieux.

Il s'approche, dans ce qui pourrait être interprété comme une menace subtile. Il ne rit plus. Aucun de ses gestes ne semble moins mesuré que les autres, plus prêt à frapper, mais en même temps, qui aurait la prétention de pouvoir discerner ce qu'il se passe dans sa tête à lui, le faux dieu ? Qui aurait cette inconscience ?

_ Écoute-toi, Uriel. Tes paroles sont celles d'un humain. Un enfant capricieux et misérable dont la raison se débat encore dans les affres des émotions. Je n'ai que faire d'aimer. Il est affolant de voir combien les Hommes placent parfois la mièvrerie avant leur propre survie. »

Sa tête est devant la mienne, presque contre mon front. Je lutte contre un mouvement instinctif de recul, je peux sentir la puissance spirituelle qui émane de son corps et qui lèche ma peau avec fureur. Il détache chacun de ses mots avec une pertinence douloureuse.

_ Car c'est entièrement et uniquement de ça dont il s'agit. La survie. Si tu nous penses immortels, sache qu'il n'en est pourtant rien, et lourde est la responsabilité de chacun de nos choix. Il fut un temps où tous les tiens pouvaient nous voir, ceci n'a pas changé par hasard. La vallée des larmes avait besoin d'un sanctuaire, besoin d'un gardien. Les conditions nécessaires à leurs naissances sont complexes et, paradoxalement, résident dans le cœur des Hommes. Qui l'eut crû, hein, Uriel, que toutes ces arrogantes figures de ton frère qui décrient avec tant de force leur humanité ne sont en réalité que des cœurs meurtris, des boules d'amertumes et des névrosés torturés par le regret de ces anciennes vies qu'ils renient pourtant avec tant d'acharnement ? »

Il ricane, comme si toutes ces affres n'étaient rien d'autres que d'énièmes et sempiternelles plaisanteries.

_ Cet endroit avait besoin d'un gardien. Je n'ai rien fait d'autre que donner un coup de pouce au destin. Sans Calypso, cet endroit serait mort depuis plusieurs siècles. Et tu veux vraiment savoir la vérité ? »

Dans ses yeux, l'éclat sournois de celui qui se délecte des mots qu'il laisse couler entre ses dents et du pouvoir terrifiant qu'ils portent. Réticent, je sais pourtant qu'il ne s'arrêtera pas même si je lui dis non. Sur la défensive, je n'ai jamais vu Okori user de violence, néanmoins il est si proche que sa présence me noie à ce point qu'elle est oppressante. Une bouffée de chaleur assaille toute la partie supérieure de mon corps. Lentement, il vient placer sa gueule le long de mon oreille, sur le côté de mon crâne avant d'y chuchoter son secret.

_ Je lui ai pris la vie au même titre que je lui avais donnée, deux décennies plus tôt. C'est moi qui l'ai créée. »

Mes pupilles s’étrécissent. Il rit en se dégageant de son étreinte charnelle. Je le regarde avec une espèce de dégoût horrifié dans les yeux, comme si je découvrais pour la première fois l'étendue de sa vilénie. Pourtant, ce n'est pas nouveau, mais il est si facile d'oublier les choses.

_ Allons allons, ne tire pas cette tête, Uriel, ça ne serait pas la première fois que j'engendre des rejetons humains pour servir mes intérêts. La fin justifie les moyens et un quelconque jugement serait mal avisé de ta part. D'autant plus lorsqu'on sait ce que tu as déjà été capable de faire pour venger ce en quoi tu crois, hm ? »

Quelques images me reviennent en tête, notamment ce jour où j'ai posé les yeux pour la première fois sur celui qui récolte les cendres, après que j'eus moi-même incendié tout un complexe et mis aux portes de la mort un pauvre gars pour avoir travaillé dans la barbarie d'un commerce de fourrures. Je serre la mâchoire. Non, je ne peux pas juger si ce qu'il fait est bien ou mal, je ne veux pas le juger. Je vois d'ici le cheminement du raisonnement qui me mettrait à terre. Je reste silencieux un moment avant de finalement reprendre la parole, hésitant. Il m'est difficile de garder ma contenance face à lui qui réside dans mon esprit et qui sait tout de moi.

_ Pourquoi tu me dis tout ça ? Pourquoi maintenant ? »

Lascif, il observe vaguement le vol chaotique d'un papillon qui passe par là. Son comportement désintéressé n'ajoute que plus de trouble à ce que je peux ressentir. D'un air nonchalant, il achève ainsi :

_ Oh, mais pour rien. Il fallait bien que tu l'apprennes un jour après tout ? Calypso n'est pas au courant pour la dernière partie, tu penses bien, mais j'imaginais que de savoir tout ça pourrait t'être... Utile, dirons-nous, vu la tournure des dernières altercations qui furent les vôtres. »

Des sentiments contradictoires s'entrechoquent en moi, je ne sais pas quoi ressentir. Je suis perdu quelque part entre de la rancœur, un rire jaune et le ressentiment profond d'avoir été trompé tout ce temps.

_ Et Altiel ? C'est toi aussi ? Tu vas me faire croire qu'il l'a trouvée par hasard ? »

Ses yeux glissent sur moi avec la langueur d'un éclat désintéressé.

_ Je sais la réputation qu'on me donne, Uriel. Menteur, voleur, manipulateur, toutes ces choses. Mais je ne suis pas non plus responsable de tous les maux du monde, tu sais, il se pourrait bien que, malgré tout, ceci soit le fruit du hasard... »

Je ne peux pas le croire, je ne veux pas le croire. Ses mots sont du poison et il entremêle la vérité et le mensonge avec l'acéré d'une lame. Est-ce qu'il est responsable de ça ? Est-ce qu'il est responsable de sa folie ? Dans mon esprit s'entrechoquent toutes les possibilités, une paranoïa intense s'empare de moi et me fait voir le mal dans chacune de ses actions. J'ai l'impression d'être pris au piège, d'être incapable, où que mes pas me portent, de marche hors du sentier tracé par Okori. De toujours servir ses plans. Sans liberté de choix, sans libre arbitre. Le fatalisme d'une marionnette aux fils tendus. N'est-ce pas la symbolique, après tout, du tatouage qui orne mon cou ? Je garde le silence, accablé, perdu dans mes pensées. Une vacuité écorchée emplit mon être avec l'écho terrible d'un espace mort. La voilà, la vérité, l'hideuse vérité : c'est qu'on ne gagne pas contre la Ruse elle-même.

_ Ou le destin, qui sait. Mais trêve de digressions. Il te reste encore du chemin à parcourir. Et moi des choses à te montrer. En route, Uriel, il nous faut arriver avant la nuit. »

L'ondoiement caractéristique de ses queues scintille l'espace d'un instant sous l'éclat du Soleil, narguant l'esprit de leurs reflets rougeoyants. Il s'avance, d'un pas tranquille, sur la route qui mène à Nirlaren. Déjà, il est passé à autre chose, déjà, je me noie dans son sillage.

Et, sur le côté de la route, ces cadavres mutilés, ces yeux morts qui implorent le ciel. L'odeur du sang et des tripes, le bourdonnement des mouches à cadavres. La guerre, partout, et ce sentiment de plénitude qui m'envahit, à arpenter ce chemin.

Le chemin des origines. »
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